Prestations intellectuelles et empreinte carbone : ce que tout acheteur doit savoir en 2026

Les prestations intellectuelles ont une empreinte carbone réelle, amplifiée par l'essor de l'IA. Déplacements, équipements, infrastructures numériques : comment la mesurer, la piloter et intégrer ces exigences dans vos achats ?
Conseil, audit, formation, développement stratégique : les prestations intellectuelles semblent immatérielles. Leur empreinte carbone, non.
Derrière chaque mission se cache une réalité physique et énergétique souvent invisible : des déplacements professionnels, des équipements informatiques, des serveurs en activité permanente, des outils de communication numérique… Autant de sources d’émissions qui s’agrègent en un impact environnemental significatif, même lorsqu’aucune usine n’est en jeu.
Cette empreinte est majoritairement indirecte, elle ne provient pas d’une chaîne de production visible, mais d’un écosystème technologique complexe : centres de données, réseaux télécoms, fabrication des terminaux, maintenance des infrastructures. Le caractère diffus de ces émissions les rend moins perceptibles, mais non moins réelles.
Avec l’essor de l’intelligence artificielle, cet impact s’intensifie encore davantage. Les modèles d’IA mobilisent des ressources de calcul, d’énergie et d’eau considérables et leur usage quotidien dans les missions intellectuelles en fait désormais un poste d’émissions à part entière.
Pour les acheteurs, l’enjeu est clair : comprendre cette empreinte et l’intégrer dans leurs pratiques d’achat. La CSRD et les critères environnementaux dans les appels d’offres en font une exigence croissante, pas seulement une démarche volontaire.

Comment mesurer l’empreinte carbone d’une prestation intellectuelle ? Quels leviers actionner ? Quelles questions poser à vos prestataires ?
Réponses dans cet article.
 

Comprendre l’empreinte carbone des prestations intellectuelles

Aujourd’hui, il est possible d’estimer l’impact environnemental des prestations intellectuelles, à condition de définir clairement le périmètre de calcul et de choisir une méthodologie adaptée. Dans le cas des prestations intellectuelles, la majorité des émissions de gaz à effet de serre relève du Scope 3, c’est-à-dire des émissions indirectes liées aux activités de l’entreprise.

Trois grandes catégories d’émissions sont généralement identifiées :

  • Les déplacements : Il s’agit souvent de la source d’émissions la plus importante. Elle inclut à la fois les trajets domicile-travail des consultants, mais surtout les déplacements professionnels chez les clients, réalisés en train, en avion ou en voiture. Même si le distanciel s’est fortement développé depuis la pandémie, certains projets nécessitent encore parfois une présence physique.
  • Le numérique (IT) : Il vise l’impact environnemental de la fabrication et de l’utilisation des équipements informatiques, ainsi que la consommation énergétique associée aux serveurs (notamment le cloud) et aux outils de communication numérique tels que la visioconférence.
  • Les services supports : Il s’agit notamment de l’énergie consommée dans les bureaux (chauffage, climatisation, électricité), mais aussi des achats externes nécessaires à l’activité, comme la sous-traitance ou les fournitures professionnelles.

Mesurer et piloter l’empreinte carbone des prestations intellectuelles

Une fois le périmètre défini, il est nécessaire de collecter les données permettant d’estimer les émissions de carbone.

Collecte des données : approche monétaire vs approche physique

Selon le niveau de précision et d’action souhaité, différentes approches d’évaluation peuvent être adoptées.

Deux grandes approches coexistent aujourd’hui :

  • L’approche monétaire, qui consiste à appliquer un ratio monétaire, exprimé en kgCO₂e par euro dépensé (kgCO₂e/€), au montant total de la prestation. Par exemple, si l’Agence de la transition écologique (ADEME) estime qu’un euro dépensé dans le secteur du conseil en gestion génère une certaine quantité de CO₂, il faut multiplier ce facteur par le montant du contrat pour obtenir une estimation globale des émissions. Cette méthode permet d’obtenir rapidement un ordre de grandeur, mais elle reste limitée car elle ne reflète pas précisément les pratiques réelles du prestataire.
  • L’approche physique, aujourd’hui considérée comme la plus fiable et la plus opérationnelle. Elle consiste à mesurer directement les données d’activité réelles liées à la prestation. Cela peut inclure : le nombre de kilomètres parcourus selon le mode de transport utilisé ; le nombre d’heures travaillées, permettant de répartir la consommation énergétique des bureaux ; le volume de données stockées ou les heures de calcul informatique, notamment dans le cas de services numériques ou d’intelligence artificielle.
  • L’Analyse du Cycle de Vie (ACV) du service ou du livrable. Cette approche suit le produit ou le service depuis sa conception jusqu’à sa fin de vie. Elle est particulièrement pertinente pour les prestations fortement liées au numérique, au développement logiciel ou à l’intelligence artificielle.

Formule de calcul simple

Généralement, le calcul des émissions repose sur une formule concise : E = D × FE

Où :

  • E représente les émissions totales, exprimées en kgCO₂e
  • D correspond à la donnée d’activité (par exemple 500 km parcourus en train)
  • FE est le facteur d’émission, c’est-à-dire l’empreinte carbone associée à une unité d’activité (par exemple l’empreinte carbone d’un kilomètre de train selon la base carbone de l’ADEME)

Prestations intellectuelles et empreinte carbone : une réalité qui prend de l’ampleur

L’empreinte environnementale des activités intellectuelles est aujourd’hui beaucoup plus visible qu’auparavant. Ces prestations reposent en grande partie sur des infrastructures numériques : équipements informatiques (ordinateurs, écrans, serveurs), connexions permanentes aux réseaux, utilisation de logiciels hébergés dans des centres de données, ainsi que parfois sur des déplacements professionnels vers les clients.

Par ailleurs, l’essor récent de l’intelligence artificielle renforce encore cette matérialité puisque les prestations intellectuelles reposent sur des infrastructures numériques énergivores. Nous observons une forte hausse de la puissance de calcul nécessaire à l’entraînement et à l’utilisation des modèles d’intelligence artificielle. Celle-ci aurait été multipliée par près d’un million en six ans. L’intelligence artificielle mobilise également de manière importante la ressource en eau. À titre d’exemple, une séquence de 10 à 50 requêtes adressées à un modèle de type LLM peut ainsi consommer jusqu’à 500 ml d’eau, principalement pour le refroidissement des serveurs dans les centres de données.
Enfin, l’utilisation quotidienne de ces outils génère elle aussi des émissions mesurables. Une réponse standard d’environ 400 tokens (soit près de 300 mots) peut produire entre 1,14 g et 4,5 g de CO₂e selon le mix énergétique du pays hébergeant les infrastructures.

Selon les données de l’Agence de la transition écologique (ADEME) et de l’Autorité de régulation des communications électroniques, des postes et de la distribution de la presse (Arcep), le numérique représente désormais 4,4 % de l’empreinte carbone nationale en France, contre 2,5 % en 2020.

Ce chiffre, qui est maintenant presque aussi élevé que celui du transport routier de marchandises, s’explique par :

  • L’extension du périmètre : Le périmètre intègre désormais les centres de données situés à l’étranger qui hébergent plus de 50 % de nos usages.
  • Le poids des équipements : La fabrication des terminaux (ordinateurs, écrans, smartphones) représente 50 % de l’impact total d’un consultant ou d’un ingénieur.
  • L’effet de volume : La multiplication des visioconférences en haute définition et le stockage massif de données ont compensé les gains d’efficacité énergétique.

Bonnes pratiques pour réduire l’empreinte carbone des prestations intellectuelles

Aujourd’hui, la mesure de l’impact environnemental est un enjeu stratégique majeur pour les entreprises, notamment en raison de l’évolution progressive du cadre réglementaire.

Depuis l’entrée en vigueur de la directive européenne Corporate Sustainability Reporting Directive (CSRD), les entreprises doivent désormais documenter avec précision leurs émissions indirectes (Scope 3).
Les prestataires intellectuels sont donc concernés par cette directive, car ils doivent être en mesure de fournir des informations sur l’empreinte carbone de leurs prestations. La production d’un « bilan carbone au livrable » devient ainsi un élément important, permettant à leurs clients de satisfaire leurs propres obligations de reporting extra-financier.

Par ailleurs, en 2026, les appels d’offres publics comme privés intègrent de plus en plus fréquemment un critère environnemental, dont un critère carbone.
Un cabinet qui ne serait pas en mesure de démontrer sa trajectoire de décarbonation ou les efforts engagés pour réduire son impact environnemental s’expose donc à une perte de compétitivité directe.

Afin de répondre à ces enjeux, les prestataires intellectuels ainsi que les donneurs d’ordre peuvent mettre en œuvre différentes pratiques :

  • Déplacements professionnels : Les déplacements constituent l’un des principaux postes d’émissions dans certaines prestations intellectuelles (conseil, audit, ingénierie). Plusieurs actions peuvent être envisagées : priorité donnée aux transports ferroviaires, limitation des déplacements internationaux aux missions à forte valeur ajoutée, recours au télétravail et aux réunions hybrides, optimisation de l’organisation des rendez-vous.
  • Numérique et IA : Le numérique représente une part croissante de l’empreinte carbone des métiers intellectuels. Il est possible d’agir en allongeant la durée de vie du matériel informatique, en privilégiant l’achat d’équipements reconditionnés, en optimisant leur maintenance et en limitant le stockage inutile de données. L’éco-conception des usages numériques est également un levier important.
  • Locaux professionnels : L’occupation d’espaces certifiés selon des standards environnementaux (HQE, BREEAM), la souscription à des contrats d’électricité d’origine renouvelable, ou encore la mutualisation des espaces de travail (flex office, coworking) permettent d’optimiser l’utilisation des ressources.

En tant qu’acheteur de prestations intellectuelles, vous pouvez d’ores et déjà intégrer des exigences environnementales dans vos processus de sélection et vos contractualisations. Voici les questions clés à poser à vos prestataires :

  • Disposez-vous d’un bilan carbone d’entreprise à jour ? (méthode Bilan Carbone® ou ISO 14064)
  • Êtes-vous en mesure de produire un bilan carbone au livrable ou à la mission ?
  • Quelle est votre politique de déplacement professionnel et de travail à distance ?
  • Quelle est la durée de vie moyenne de vos équipements informatiques ? Avez-vous recours au reconditionné ?
  • Comment intégrez-vous l’usage de l’IA dans votre empreinte carbone déclarée ?
  • Avez-vous défini une trajectoire de décarbonation chiffrée et datée ?

Ces questions peuvent être intégrées dans un questionnaire RSE préalable à la consultation, ou dans les critères de sélection d’un appel d’offres.

La mesure de l’empreinte carbone des prestations intellectuelles reste imparfaite, mais elle est aujourd’hui suffisamment fiable pour guider les décisions. L’enjeu n’est pas d’atteindre une précision absolue : c’est de disposer d’un ordre de grandeur crédible pour orienter les choix organisationnels (modalités de travail, recours au présentiel, place accordée à l’intelligence artificielle dans les processus).
Pour les acheteurs, cette réalité ouvre un levier concret : intégrer des critères carbone dans les processus de sélection et de contractualisation, c’est à la fois anticiper les obligations réglementaires à venir et jouer un rôle actif dans la transition écologique du secteur.